lundi 28 janvier 2013

«On continue toujours à pêcher à l’explosif», Hocine Bellout, président du Comité national des marins pêcheurs

Lyès Mechti, à propos de la diminution de la ressource halieutique en Algérie
El Watan, 27/01/13

- Pourquoi le poisson manque-t-il sur les côtes algériennes ?

La réponse est simple : nous avons des marins pêcheurs sans foi ni loi qui ne respectent aucune réglementation. Ils pêchent dans n'importe quelle zone, en utilisant tous les moyens à leur portée, comme les filets interdits ou encore la dynamite. En plus de la pollution, le résultat ne peut être que catastrophique. Le poisson est aujourd'hui en train de quitter les côtes algériennes. La sardine, qui était abondante à un certain temps, est devenue l'une des 11 espèces menacées.
Mais il faut dire que la pollution, qui s'aggrave d'année en année, constitue le facteur numéro 1. Il y a aussi d'autres raisons qui entrent en jeu, notamment le non-respect des périodes de repos biologique ou encore l'extraction anarchique du sable des côtes et le pillage du corail.      

- Quels sont les endroits les plus touchés par la pollution ?

 
Ce sont les 1284 kilomètres de côtes marines qui sont tous entièrement pollués. A l'ouest, nous avons le complexe d'Arzew, au centre celui d'El Harrach, et à l'Est celui de Skikda. Annaba est devenue la ville côtière la plus polluée. Les rejets biologiques constitués de métaux lourds, de graisses et d'huiles, rejetés par tous ces complexes, ont grandement nui à la biomasse marine. Nous avons constaté, par exemple, qu'il n'y a plus d'oursins sur les rochers des côtes, de moules ou de fruits de mer. C'est un des symptômes qui prouve que les côtes algériennes sont polluées, parce que ce sont les espèces les plus sensibles à la pollution.

- Y a-t-il des marins qui continuent à pêcher à l'explosif ?

A l'ouest, on continue toujours à utiliser la dynamite. Le phénomène a certes diminué ces dernières années, mais beaucoup de pêcheurs y ont recours. Mais il n'y a pas que ça. Il y a aussi l'utilisation des filets dérivants, des filets invisibles, à cordes et des filets pélagiques et semi-pélagiques qui sont tous interdits par la loi. L'Algérie est signataire de la Convention de Barcelone sur la protection du milieu marin et du littoral de la Méditerranée.
Il n'en demeure pas moins que rien n'est fait pour protéger nos côtes. Plusieurs espèces de mammifères marins dont des dauphins sont régulièrement capturées. Il y a quatre ans, environ 35 dauphins ont été capturés tout le long de nos côtes. On dit que le poisson se fait rare, mais c'est nous, les gens de la profession, qui en sommes la cause.

- Les pêcheurs en sont responsables, mais le contrôle ne serait-il pas défaillant aussi ?
 

Nous avons, depuis 2005, demandé la création d'une police de la pêche pour renforcer le contrôle. Jusqu'à présent, nous n'avons rien vu venir. On nous dit que ces policiers sont en formation, mais jusqu'à quand ?
 
- Vous avez maintes fois attiré l'attention des autorités sur cette situation. Quelle a été, jusqu'ici, leur réaction ? 

Avant l'arrivée du nouveau ministre en charge du secteur, personne ne se souciait de la situation. Maintenant, nous avons pu avoir des rencontres de travail avec le ministre qui nous a promis de prendre en charge tous les problèmes qu'on lui a soumis. Il nous a avoué qu'à son arrivée, il a trouvé le secteur dans une situation catastrophique. Mais sur le terrain, il y a des directeurs de la pêche qui ne font pas leur travail. A Tipasa, par exemple, pour qu'un marin se fasse délivrer sa «carte bleue», il a fallu que je sollicite l'intervention de responsables au ministère.

- Qu'en est-il de la commercialisation des produit de la pêche ?

 
Si vous vous rendez dans n'importe quelle pêcherie, vous allez constater qu'à 4 heures du matin, le poisson qui se vend à l'extérieur est plus important que celui qui se vend à l'intérieur des pêcheries. C'est le commerce informel et illégal qui y règne, avec toutes les infractions qu'on peut imaginer : non-respect de la chaîne du froid, non-respect des tailles marchandes, utilisation de caisses en bois, etc.

- Vous avez parlé à un certain moment de l'existence d'une mafia qui gangrène le secteur. Qu'en est-il au juste ?
 
Oui. C'est une mafia bien organisée, bien équipée et bien financée, qui a pris le monopole du commerce de la pêche en Algérie, mettant ainsi en danger la faune marine. Ce sont des gens qui n'ont ni registre du commerce ni fascicule, mais qui ont accès aux ports le plus normalement du monde. Ils fixent à leur gré le prix du poisson et spéculent sur le produit. Ils n'hésitent pas à mettre sur le marché de la sardine pêchée illégalement d'une taille qui varie de 5 à 9 cm, alors que la taille autorisée est de 11 cm. En Europe, la taille autorisée a été augmentée à 14 cm, en raison de la baisse des ressources.
 
- Selon vous, il faut commencer par quoi pour mettre à niveau ce secteur ?


Nous avons toujours dit qu'il faut commencer par la prise en charge de la situation sociale des marins pêcheurs. Le statut des marins pêcheurs n'est toujours pas établi, alors que c'est une condition nécessaire pour améliorer les conditions de vie et de travail de la corporation. Il faudrait ensuite renforcer le contrôle à travers les 31 ports de pêche. Nous devons également arrêter de mentir sur les statistiques et chiffres qu'on donne aux responsables. L'Algérie ne produit que 73 000 tonnes de poisson par an, alors que les chiffres officiels parlent de 187 000 t/an. Au Maroc, la production atteint 1,5 million t/an et en Tunisie 650 000 t/an.  

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