Lyès Mechti, à propos de la diminution de la ressource halieutique en Algérie
El Watan, 27/01/13
- Pourquoi le poisson manque-t-il sur les côtes algériennes ?
La réponse est simple : nous avons des marins pêcheurs sans foi ni loi qui ne respectent aucune réglementation. Ils pêchent dans n'importe quelle zone, en utilisant tous les moyens à leur portée, comme les filets interdits ou encore la dynamite. En plus de la pollution, le résultat ne peut être que catastrophique. Le poisson est aujourd'hui en train de quitter les côtes algériennes. La sardine, qui était abondante à un certain temps, est devenue l'une des 11 espèces menacées.
Mais il faut dire que la pollution, qui s'aggrave d'année en année, constitue le facteur numéro 1. Il y a aussi d'autres raisons qui entrent en jeu, notamment le non-respect des périodes de repos biologique ou encore l'extraction anarchique du sable des côtes et le pillage du corail.
- Quels sont les endroits les plus touchés par la pollution ?
Ce sont les 1284 kilomètres de côtes marines qui sont tous entièrement pollués. A l'ouest, nous avons le complexe d'Arzew, au centre celui d'El Harrach, et à l'Est celui de Skikda. Annaba est devenue la ville côtière la plus polluée. Les rejets biologiques constitués de métaux lourds, de graisses et d'huiles, rejetés par tous ces complexes, ont grandement nui à la biomasse marine. Nous avons constaté, par exemple, qu'il n'y a plus d'oursins sur les rochers des côtes, de moules ou de fruits de mer. C'est un des symptômes qui prouve que les côtes algériennes sont polluées, parce que ce sont les espèces les plus sensibles à la pollution.
- Y a-t-il des marins qui continuent à pêcher à l'explosif ?
A l'ouest, on continue toujours à utiliser la dynamite. Le phénomène a certes diminué ces dernières années, mais beaucoup de pêcheurs y ont recours. Mais il n'y a pas que ça. Il y a aussi l'utilisation des filets dérivants, des filets invisibles, à cordes et des filets pélagiques et semi-pélagiques qui sont tous interdits par la loi. L'Algérie est signataire de la Convention de Barcelone sur la protection du milieu marin et du littoral de la Méditerranée.
Il n'en demeure pas moins que rien n'est fait pour protéger nos côtes. Plusieurs espèces de mammifères marins dont des dauphins sont régulièrement capturées. Il y a quatre ans, environ 35 dauphins ont été capturés tout le long de nos côtes. On dit que le poisson se fait rare, mais c'est nous, les gens de la profession, qui en sommes la cause.
- Les pêcheurs en sont responsables, mais le contrôle ne serait-il pas défaillant aussi ?
Nous avons, depuis 2005, demandé la création d'une police de la pêche pour renforcer le contrôle. Jusqu'à présent, nous n'avons rien vu venir. On nous dit que ces policiers sont en formation, mais jusqu'à quand ?
- Vous avez maintes fois attiré l'attention des autorités sur cette situation. Quelle a été, jusqu'ici, leur réaction ?
Avant l'arrivée du nouveau ministre en charge du secteur, personne ne se souciait de la situation. Maintenant, nous avons pu avoir des rencontres de travail avec le ministre qui nous a promis de prendre en charge tous les problèmes qu'on lui a soumis. Il nous a avoué qu'à son arrivée, il a trouvé le secteur dans une situation catastrophique. Mais sur le terrain, il y a des directeurs de la pêche qui ne font pas leur travail. A Tipasa, par exemple, pour qu'un marin se fasse délivrer sa «carte bleue», il a fallu que je sollicite l'intervention de responsables au ministère.
- Qu'en est-il de la commercialisation des produit de la pêche ?
Si vous vous rendez dans n'importe quelle pêcherie, vous allez constater qu'à 4 heures du matin, le poisson qui se vend à l'extérieur est plus important que celui qui se vend à l'intérieur des pêcheries. C'est le commerce informel et illégal qui y règne, avec toutes les infractions qu'on peut imaginer : non-respect de la chaîne du froid, non-respect des tailles marchandes, utilisation de caisses en bois, etc.
- Vous avez parlé à un certain moment de l'existence d'une mafia qui gangrène le secteur. Qu'en est-il au juste ?
Oui. C'est une mafia bien organisée, bien équipée et bien financée, qui a pris le monopole du commerce de la pêche en Algérie, mettant ainsi en danger la faune marine. Ce sont des gens qui n'ont ni registre du commerce ni fascicule, mais qui ont accès aux ports le plus normalement du monde. Ils fixent à leur gré le prix du poisson et spéculent sur le produit. Ils n'hésitent pas à mettre sur le marché de la sardine pêchée illégalement d'une taille qui varie de 5 à 9 cm, alors que la taille autorisée est de 11 cm. En Europe, la taille autorisée a été augmentée à 14 cm, en raison de la baisse des ressources.
- Selon vous, il faut commencer par quoi pour mettre à niveau ce secteur ?
Nous avons toujours dit qu'il faut commencer par la prise en charge de la situation sociale des marins pêcheurs. Le statut des marins pêcheurs n'est toujours pas établi, alors que c'est une condition nécessaire pour améliorer les conditions de vie et de travail de la corporation. Il faudrait ensuite renforcer le contrôle à travers les 31 ports de pêche. Nous devons également arrêter de mentir sur les statistiques et chiffres qu'on donne aux responsables. L'Algérie ne produit que 73 000 tonnes de poisson par an, alors que les chiffres officiels parlent de 187 000 t/an. Au Maroc, la production atteint 1,5 million t/an et en Tunisie 650 000 t/an.
Ce blog a pour objet de réaliser une veille et d'archiver les informations importantes et documents relatifs à l'environnement en Méditerranée
lundi 28 janvier 2013
Ressources halieutiques en Algérie : «Nous avons atteint le plafonnement qui précède le déclin»
Lyès Mechti, à propos de la diminution de la ressource halieutique algérienne
El Watan, 27/01/13
Dr Hemida nous apportait, en 2009, ses observations sur l'état, qu'il qualifiait d'alarmant, des ressources halieutiques en Algérie. Quatre années plus tard, la situation n'a guère changé à ses yeux.
- En tant que scientifique, comment voyez-vous la situation actuelle de nos ressources halieutiques ?
Il m'est difficile de répondre à cette question, vu que les résultats des campagnes d'évaluation n'ont jamais été mis à notre disposition. Cependant, je peux dire que les évaluations à l'aide de modèles analytiques réalisées par nos projets de recherche montrent que les différents stocks (pélagique, benthique) sont en déclin. Je peux vous affirmer donc que la situation des ressources halieutiques est alarmante. Les statistiques officielles du ministère de la Pêche, relevées par l'ancien océanographe, M. Lalami, qui était la référence en la matière à cette époque, montrent qu'entre 1964 et 1969, la production annuelle halieutique était de l'ordre de 20 000 tonnes. Dans les années 1970, elle est passée à 30 000 tonnes par an.
Pour les années 1980, je n'ai pas d'informations, mais durant la période allant de 1990 à 1996, la production était de 110 000 tonnes. Durant l'année 2001, il a été recensé 133 000 tonnes de production. Globalement, on peut dire qu'il y a eu augmentation de la production. Mais si l'on prend ces chiffres par périodes, on constate que l'évolution n'est pas exponentielle, puisqu'elle passe de 10% à 230% pour se stabiliser ensuite à un taux de 30% dans les années 2000. On sent de ce fait qu'il y a un plafonnement. Parallèlement à cela, il y a eu une augmentation de l'effort de pêche à travers l'augmentation du nombre de bateaux qui est passé de 300 à 5000 unités. Théoriquement, la production doit être proportionnelle à l'effort d'exploitation. Mais en pêche, il s'agit de «vivant» qui réponde à l'effort d'une certaine manière, jusqu'à un point optimal, puis tend vers la diminution. Le stock que nous exploitons, sous l'effet de l'augmentation de l'effort de pêche, va conduire à une production qui va en augmentation. Mais, après un certain moment, plus l'effort augmente, plus la production va diminuer. C'est le schéma classique de toute pêcherie. Actuellement, nous assistons à un plafonnement de la production qui précède le déclin. D'ici quelque temps, cela ne m'étonnerait pas que la production diminue encore plus.
- Quelles sont les espèces qui deviennent aujourd'hui rares ou qui auraient complètement disparu ?
Il y a des espèces qui se raréfient (tout le monde cite la sardine, ancien plat du pauvre), tous les clupéiformes sont concernés (allache, alose, anchois). Certains poissons ont complètement disparu des zones chalutées : le faux merlan (Micromesistius poutassou) par exemple. Il serait illogique de ne considérer ce phénomène de raréfaction ou disparition que pour les espèces d'intérêt commercial. Il existe certainement d'autres espèces marines appartenant à des groupes zoologiques différents qui subissent le même sort. Certains requins caractéristiques des barrières coralliennes se sont installés dans le bassin algérien et en ont disparu depuis les années 2004-2005. On ne saurait oublier de signaler l'apparition d'espèces complètement inconnues il y a quelques années et qu'on qualifie d'envahissantes ou d'exotiques : je mentionnerais des espèces qui ont fait l'objet de publications de ma part, entre autres la cornette bleue (Fistularia commensoni) en 2008, poisson qui semble se plaire dans nos eaux ; le poisson chirurgien (Acanthurus monriviae), le poisson cordonnier, le bossu, etc. Il y a aussi un crabe que tous les pêcheurs très renseignés sur la diversité faunistique n'ont jamais vu. Il s'agit du crabe Percnon gibbesi, observé par des scientifiques et par moi-même à Jijel et dans l'Algérois. Tout cela doit être considéré pour agir de manière appropriée et donc tous les acteurs de la scène pêcherie doivent contribuer pour apporter des éléments de réponse. La solution n'est pas entre les mains du biologiste ou du pêcheur, mais dans l'approche partenariale, qu'on qualifie aussi d'approche écosystémique.
- Comment devrait-on résoudre le problème de la surpêche ?
Le problème de surexploitation est facile à résoudre de façon à ce qu'il y ait un retour à la normalité. Il faut préciser que cette surexploitation est de type économique qui n'est pas très grave. Mais la surexploitation de type biologique est irréversible. Je pense qu'il faut aller vers un transfert de l'effort de pêche vers d'autres fonds et inciter, voire obliger, les pêcheurs à aller exploiter d'autres zones, après un travail de prospection qui, lui, relève des autorités. Il y a lieu aussi de rassurer les pêcheurs qui hésitent à aller vers ces nouveaux fonds par peur de risquer leur vie ou leur matériel. Certes, la marine intervient lorsque des marins sont en difficulté. Mais procède-t-elle aussi au sauvetage du bateau ? Nous avons également préconisé des mesures qui relèvent toujours de l'administration, comme la nécessité d'avoir une image nette et précise de la ressource. Nous savons qu'il y a actuellement 133 000 tonnes de production par année. Mais nous n'avons pas de détails sur cette ressource halieutique, de quoi elle est composée. Notre stock est plurispécifique et il nous faut une approche multispécifique à partir d'une collecte de données. Malheureusement, la collecte de l'information est mauvaise et se fait actuellement de manière globale. C'est la précision et le sérieux accordés à la collecte des données qui vont décider d'une bonne ou d'une mauvaise gestion de la pêche.
J'ai bon espoir que la nouvelle politique gouvernementale puisse remédier à la situation à travers les récentes orientations de la pêche.
- Que pouvez-vous nous dire sur la campagne d'évaluation faite par les Espagnols ?
La prospection que les Espagnols ont faite dans cette campagne est une prospection selon la technique de l'aire balayée. Ils ont évalué la ressource halieutique algérienne à 700 000 tonnes, mais nous ne savons pas comment on doit la gérer, du moment que nous n'avons pas des donnés détaillées telles que celles se rapportant à la mortalité des animaux marins, les espèces capturées et autres. C'est pourquoi je peux affirmer aujourd'hui que nous n'avons pas une connaissance approfondie de l'état de nos ressources halieutiques. La seule option raisonnable pour laquelle il faut opter dans de pareils cas est la prudence. L'administration du secteur est en train de mettre en œuvre, en priorité, des mesures sociales, notamment à travers des formules de l'Ansej. C'est quelque chose de louable. Mais cela ne doit pas se faire au détriment du stock. Elle a recruté des ingénieurs halieutes, mais les décisions qu'elle prend ne sont pas adaptées aux réalités du terrain.
El Watan, 27/01/13
Dr Hemida nous apportait, en 2009, ses observations sur l'état, qu'il qualifiait d'alarmant, des ressources halieutiques en Algérie. Quatre années plus tard, la situation n'a guère changé à ses yeux.
- En tant que scientifique, comment voyez-vous la situation actuelle de nos ressources halieutiques ?
Il m'est difficile de répondre à cette question, vu que les résultats des campagnes d'évaluation n'ont jamais été mis à notre disposition. Cependant, je peux dire que les évaluations à l'aide de modèles analytiques réalisées par nos projets de recherche montrent que les différents stocks (pélagique, benthique) sont en déclin. Je peux vous affirmer donc que la situation des ressources halieutiques est alarmante. Les statistiques officielles du ministère de la Pêche, relevées par l'ancien océanographe, M. Lalami, qui était la référence en la matière à cette époque, montrent qu'entre 1964 et 1969, la production annuelle halieutique était de l'ordre de 20 000 tonnes. Dans les années 1970, elle est passée à 30 000 tonnes par an.
Pour les années 1980, je n'ai pas d'informations, mais durant la période allant de 1990 à 1996, la production était de 110 000 tonnes. Durant l'année 2001, il a été recensé 133 000 tonnes de production. Globalement, on peut dire qu'il y a eu augmentation de la production. Mais si l'on prend ces chiffres par périodes, on constate que l'évolution n'est pas exponentielle, puisqu'elle passe de 10% à 230% pour se stabiliser ensuite à un taux de 30% dans les années 2000. On sent de ce fait qu'il y a un plafonnement. Parallèlement à cela, il y a eu une augmentation de l'effort de pêche à travers l'augmentation du nombre de bateaux qui est passé de 300 à 5000 unités. Théoriquement, la production doit être proportionnelle à l'effort d'exploitation. Mais en pêche, il s'agit de «vivant» qui réponde à l'effort d'une certaine manière, jusqu'à un point optimal, puis tend vers la diminution. Le stock que nous exploitons, sous l'effet de l'augmentation de l'effort de pêche, va conduire à une production qui va en augmentation. Mais, après un certain moment, plus l'effort augmente, plus la production va diminuer. C'est le schéma classique de toute pêcherie. Actuellement, nous assistons à un plafonnement de la production qui précède le déclin. D'ici quelque temps, cela ne m'étonnerait pas que la production diminue encore plus.
- Quelles sont les espèces qui deviennent aujourd'hui rares ou qui auraient complètement disparu ?
Il y a des espèces qui se raréfient (tout le monde cite la sardine, ancien plat du pauvre), tous les clupéiformes sont concernés (allache, alose, anchois). Certains poissons ont complètement disparu des zones chalutées : le faux merlan (Micromesistius poutassou) par exemple. Il serait illogique de ne considérer ce phénomène de raréfaction ou disparition que pour les espèces d'intérêt commercial. Il existe certainement d'autres espèces marines appartenant à des groupes zoologiques différents qui subissent le même sort. Certains requins caractéristiques des barrières coralliennes se sont installés dans le bassin algérien et en ont disparu depuis les années 2004-2005. On ne saurait oublier de signaler l'apparition d'espèces complètement inconnues il y a quelques années et qu'on qualifie d'envahissantes ou d'exotiques : je mentionnerais des espèces qui ont fait l'objet de publications de ma part, entre autres la cornette bleue (Fistularia commensoni) en 2008, poisson qui semble se plaire dans nos eaux ; le poisson chirurgien (Acanthurus monriviae), le poisson cordonnier, le bossu, etc. Il y a aussi un crabe que tous les pêcheurs très renseignés sur la diversité faunistique n'ont jamais vu. Il s'agit du crabe Percnon gibbesi, observé par des scientifiques et par moi-même à Jijel et dans l'Algérois. Tout cela doit être considéré pour agir de manière appropriée et donc tous les acteurs de la scène pêcherie doivent contribuer pour apporter des éléments de réponse. La solution n'est pas entre les mains du biologiste ou du pêcheur, mais dans l'approche partenariale, qu'on qualifie aussi d'approche écosystémique.
- Comment devrait-on résoudre le problème de la surpêche ?
Le problème de surexploitation est facile à résoudre de façon à ce qu'il y ait un retour à la normalité. Il faut préciser que cette surexploitation est de type économique qui n'est pas très grave. Mais la surexploitation de type biologique est irréversible. Je pense qu'il faut aller vers un transfert de l'effort de pêche vers d'autres fonds et inciter, voire obliger, les pêcheurs à aller exploiter d'autres zones, après un travail de prospection qui, lui, relève des autorités. Il y a lieu aussi de rassurer les pêcheurs qui hésitent à aller vers ces nouveaux fonds par peur de risquer leur vie ou leur matériel. Certes, la marine intervient lorsque des marins sont en difficulté. Mais procède-t-elle aussi au sauvetage du bateau ? Nous avons également préconisé des mesures qui relèvent toujours de l'administration, comme la nécessité d'avoir une image nette et précise de la ressource. Nous savons qu'il y a actuellement 133 000 tonnes de production par année. Mais nous n'avons pas de détails sur cette ressource halieutique, de quoi elle est composée. Notre stock est plurispécifique et il nous faut une approche multispécifique à partir d'une collecte de données. Malheureusement, la collecte de l'information est mauvaise et se fait actuellement de manière globale. C'est la précision et le sérieux accordés à la collecte des données qui vont décider d'une bonne ou d'une mauvaise gestion de la pêche.
J'ai bon espoir que la nouvelle politique gouvernementale puisse remédier à la situation à travers les récentes orientations de la pêche.
- Que pouvez-vous nous dire sur la campagne d'évaluation faite par les Espagnols ?
La prospection que les Espagnols ont faite dans cette campagne est une prospection selon la technique de l'aire balayée. Ils ont évalué la ressource halieutique algérienne à 700 000 tonnes, mais nous ne savons pas comment on doit la gérer, du moment que nous n'avons pas des donnés détaillées telles que celles se rapportant à la mortalité des animaux marins, les espèces capturées et autres. C'est pourquoi je peux affirmer aujourd'hui que nous n'avons pas une connaissance approfondie de l'état de nos ressources halieutiques. La seule option raisonnable pour laquelle il faut opter dans de pareils cas est la prudence. L'administration du secteur est en train de mettre en œuvre, en priorité, des mesures sociales, notamment à travers des formules de l'Ansej. C'est quelque chose de louable. Mais cela ne doit pas se faire au détriment du stock. Elle a recruté des ingénieurs halieutes, mais les décisions qu'elle prend ne sont pas adaptées aux réalités du terrain.
Le stock halieutique algérien s’amenuise
Lyès Mechti, à propos de la diminution de la ressource halieutique algérienne
El Watan, 27/01/13
Les données statistiques et les constatations scientifiques le confirment aujourd'hui : la ressource halieutique algérienne tend de plus en plus à diminuer et la production de pêche connaît, depuis quelques années, un recul inquiétant. Phénomène naturel ou conséquence irréversible d'une mauvaise gestion des ressources ? Les spécialistes qui se sont intéressés à l'exploitation des réserves que recèlent les côtes algériennes mettent en avant les deux causes en même temps.
Les scientifiques affirment, en effet, que la production halieutique a atteint, depuis quelque temps, son summum, signe d'une prochaine période de déclin : «Que la production diminue encore plus, cela ne m'étonnera pas du tout», souligne Dr Farid Hemida, halieute à l'Ecole supérieure des sciences de la mer et de l'aménagement du littoral d'Alger (Essmal).
Une lecture de l'évolution de la production durant la période 1999-2011 laisse constater trois périodes essentielles. De 1995 à 1999, une diminution progressive a été constatée avec une production moyenne de 99 191 tonnes/an, et un pic de 116 351 tonnes enregistré en 1996. La période allant de 2000 à 2006 a été, quant à elle, caractérisée par une augmentation continue avec une production moyenne de 136 602 tonnes/an, soit une croissance de +37%, par rapport à la production moyenne enregistrée durant la période précédente. Une tendance vers la baisse s'ensuivit avec, cette fois-ci, une production de près de 124 000 tonnes/an, soit une diminution de -9% par rapport à la production moyenne enregistrée durant la période 2000-2006.
Les responsables en charge du secteur pensent que «cette baisse peut être expliquée par deux facteurs principaux, à savoir le nombre de la flottille active et le nombre de sorties productives qui sont liés principalement aux conditions climatiques défavorables.» D'autres raisons sont également signalées comme étant à l'origine de cette baisse, en premier lieu la pollution des zones côtières et le réchauffement climatique. Il faut dire cependant qu'en dépit de la diminution constatée des ressources halieutiques, les quantités produites sont encore loin d'atteindre le «stock pêchable» estimé à 280 000 tonnes, sur un stock halieutique global de 600 000 tonnes. Sur le terrain, qui mieux que les marins pêcheurs pour expliquer cette contre-performance.
Dépassant tous les deux la soixantaine, Omar et Abderrahmane, deux marins pêcheurs originaires de Dellys, n'ont pas pour autant rangé leurs filets de pêche ou renoncé à leur métier. Mieux, ils se sont associés pour acquérir un nouveau navire de pêche et l'ont confié à leurs deux fils qui assurent, avec leur soutien, la relève tant espérée.
Surpêche et pollution
Depuis leur jeune âge, ils gagnent leur vie en pêchant sur les côtes de la wilaya de Boumerdès. Leur revenu a cependant diminué au cours des dernières années et, aujourd'hui, même en étant patrons pêcheurs, ils n'assurent plus les mêmes rendements d'antan. «La région compte actuellement près de 3000 marins pêcheurs et sardiniers. La concurrence devient féroce et la mer n'est plus aussi généreuse qu'avant. Que voulez-vous qu'on pêche à côté des navires de 1200 chevaux qui raflent tout sur leur passage ?», déplorent les deux armateurs. Ils affirment qu'avant que la situation n'atteigne ce stade dangereux de surexploitation de la mer, l'activité pêche était réglementée en zone autorisée, en profondeurs et en périodes biens précises.
«Aujourd'hui, vous pouvez même voir à n'importe quelle heure des chalutiers pêcher à 10 miles nautiques des côtes sans être inquiétés», ajoutent-ils encore. Pour eux, cela ne fait aucun doute, les prix exorbitants du poisson dans les pêcheries ne sont que la conséquence de la diminution des quantités pêchées tout au long des côtes algériennes : «L'offre ne suit plus la demande, et le casier de sardines de 20 kg qui coûtait il y a quelque temps 800 dinars est cédé, aujourd'hui, à 7000 dinars», font remarquer nos deux interlocuteurs. Et de préciser qu'en plus de la sardine qui se fait de plus en plus rare sur les côtes algériennes, plusieurs espèces de poissons ont complètement disparu tels que «le requin blanc, le chien de mer, la morue, l'anchois, ou encore l'ombrine de sable que beaucoup de jeunes pêcheurs ne connaissent pas aujourd'hui.»
Sans le dire explicitement, nos deux marins pensent aussi que la flambée des prix que connaissent les produits de la mer sur le marché est due, entre autres, à la hausse continue des frais d'exploitation : «Un bateau sardinier coûte pas moins de 20 millions de dinars, et un filet de pêche de 100 mètres est à 5 millions de dinars», nous fait-on savoir. Il faut dire cependant que l'équipement de pêche, même acquis flambant neuf, ne peut pas servir à grand-chose au port de Dellys. Et pour cause, les marins pêcheurs qui y exercent n'arrivent pas à rentabiliser leurs investissements, en ce sens que l'activité y est aujourd'hui réduite en raison de l'exiguïté des lieux. «Le quai fait à peine 20 mètres et le nombre d'unités est largement supérieur aux capacités du port. Il y a à peine 1 m entre une felouque et une autre», nous dit-on. Le port de Dellys, réalisé en 1925, connaît en effet une saturation quasi-totale en navires accostant à son niveau, d'autant qu'il abrite aussi les bateaux de marchandises. «Les responsables du secteur ont décidé de le réaménager, mais à ce jour nous n'avons rien vu venir», affirment les pêcheurs.
Compensation et statut
Au port de Bouharoun, dans la wilaya de Tipasa, les professionnels de la pêche ont pris l'initiative de s'organiser sous l'égide du Comité national des marins pêcheurs. Abdelmadjid El Mokhtar, armateur de son état, veut amener les responsables en charge du secteur à reconnaître la particularité de l'activité de pêche : «Les marins pêcheurs risquent leur vie en sortant en haute mer. Après 32 ans de travail, ils touchent une pension de retraite d'à peine 15 000 dinars. Il faut que cela change.» Selon lui, l'adoption d'un statut propre aux pêcheurs est, aujourd'hui, primordiale «si l'on veut que les choses s'améliorent». Et d'expliquer que les gens de la profession qui travaillent deux ou trois mois, seulement, durant l'année et chôment le reste du temps à cause du mauvais temps ou des périodes de repos biologique, se voient obligés d'utiliser tous les moyens de pêche, même les plus interdits par la loi, pour rattraper le manque à gagner.
«Si les pêcheurs bénéficiaient d'une compensation pécuniaire, la surpêche et la surexploitation des fonds marins n'auraient pas atteint ce stade alarmant», souligne notre interlocuteur. Tout en dressant une liste infinie de revendications socioprofessionnelles, Abdelmadjid ne cache pas sa crainte de voir le métier de pêcheur se clochardiser dans un futur proche, tant «la profession est aujourd'hui envahie par des intrus qui font la loi et imposent leur diktat, en fixant les prix du poisson à leur guise.» Le port de Bouharoun, notons-le, abrite une flotte de 25 chalutiers, 53 sardiniers et 125 petits métiers employant 1425 personnes et produisant quelque 9700 tonnes de poisson par an.
El Watan, 27/01/13
Les données statistiques et les constatations scientifiques le confirment aujourd'hui : la ressource halieutique algérienne tend de plus en plus à diminuer et la production de pêche connaît, depuis quelques années, un recul inquiétant. Phénomène naturel ou conséquence irréversible d'une mauvaise gestion des ressources ? Les spécialistes qui se sont intéressés à l'exploitation des réserves que recèlent les côtes algériennes mettent en avant les deux causes en même temps.
Les scientifiques affirment, en effet, que la production halieutique a atteint, depuis quelque temps, son summum, signe d'une prochaine période de déclin : «Que la production diminue encore plus, cela ne m'étonnera pas du tout», souligne Dr Farid Hemida, halieute à l'Ecole supérieure des sciences de la mer et de l'aménagement du littoral d'Alger (Essmal).
Une lecture de l'évolution de la production durant la période 1999-2011 laisse constater trois périodes essentielles. De 1995 à 1999, une diminution progressive a été constatée avec une production moyenne de 99 191 tonnes/an, et un pic de 116 351 tonnes enregistré en 1996. La période allant de 2000 à 2006 a été, quant à elle, caractérisée par une augmentation continue avec une production moyenne de 136 602 tonnes/an, soit une croissance de +37%, par rapport à la production moyenne enregistrée durant la période précédente. Une tendance vers la baisse s'ensuivit avec, cette fois-ci, une production de près de 124 000 tonnes/an, soit une diminution de -9% par rapport à la production moyenne enregistrée durant la période 2000-2006.
Les responsables en charge du secteur pensent que «cette baisse peut être expliquée par deux facteurs principaux, à savoir le nombre de la flottille active et le nombre de sorties productives qui sont liés principalement aux conditions climatiques défavorables.» D'autres raisons sont également signalées comme étant à l'origine de cette baisse, en premier lieu la pollution des zones côtières et le réchauffement climatique. Il faut dire cependant qu'en dépit de la diminution constatée des ressources halieutiques, les quantités produites sont encore loin d'atteindre le «stock pêchable» estimé à 280 000 tonnes, sur un stock halieutique global de 600 000 tonnes. Sur le terrain, qui mieux que les marins pêcheurs pour expliquer cette contre-performance.
Dépassant tous les deux la soixantaine, Omar et Abderrahmane, deux marins pêcheurs originaires de Dellys, n'ont pas pour autant rangé leurs filets de pêche ou renoncé à leur métier. Mieux, ils se sont associés pour acquérir un nouveau navire de pêche et l'ont confié à leurs deux fils qui assurent, avec leur soutien, la relève tant espérée.
Surpêche et pollution
Depuis leur jeune âge, ils gagnent leur vie en pêchant sur les côtes de la wilaya de Boumerdès. Leur revenu a cependant diminué au cours des dernières années et, aujourd'hui, même en étant patrons pêcheurs, ils n'assurent plus les mêmes rendements d'antan. «La région compte actuellement près de 3000 marins pêcheurs et sardiniers. La concurrence devient féroce et la mer n'est plus aussi généreuse qu'avant. Que voulez-vous qu'on pêche à côté des navires de 1200 chevaux qui raflent tout sur leur passage ?», déplorent les deux armateurs. Ils affirment qu'avant que la situation n'atteigne ce stade dangereux de surexploitation de la mer, l'activité pêche était réglementée en zone autorisée, en profondeurs et en périodes biens précises.
«Aujourd'hui, vous pouvez même voir à n'importe quelle heure des chalutiers pêcher à 10 miles nautiques des côtes sans être inquiétés», ajoutent-ils encore. Pour eux, cela ne fait aucun doute, les prix exorbitants du poisson dans les pêcheries ne sont que la conséquence de la diminution des quantités pêchées tout au long des côtes algériennes : «L'offre ne suit plus la demande, et le casier de sardines de 20 kg qui coûtait il y a quelque temps 800 dinars est cédé, aujourd'hui, à 7000 dinars», font remarquer nos deux interlocuteurs. Et de préciser qu'en plus de la sardine qui se fait de plus en plus rare sur les côtes algériennes, plusieurs espèces de poissons ont complètement disparu tels que «le requin blanc, le chien de mer, la morue, l'anchois, ou encore l'ombrine de sable que beaucoup de jeunes pêcheurs ne connaissent pas aujourd'hui.»
Sans le dire explicitement, nos deux marins pensent aussi que la flambée des prix que connaissent les produits de la mer sur le marché est due, entre autres, à la hausse continue des frais d'exploitation : «Un bateau sardinier coûte pas moins de 20 millions de dinars, et un filet de pêche de 100 mètres est à 5 millions de dinars», nous fait-on savoir. Il faut dire cependant que l'équipement de pêche, même acquis flambant neuf, ne peut pas servir à grand-chose au port de Dellys. Et pour cause, les marins pêcheurs qui y exercent n'arrivent pas à rentabiliser leurs investissements, en ce sens que l'activité y est aujourd'hui réduite en raison de l'exiguïté des lieux. «Le quai fait à peine 20 mètres et le nombre d'unités est largement supérieur aux capacités du port. Il y a à peine 1 m entre une felouque et une autre», nous dit-on. Le port de Dellys, réalisé en 1925, connaît en effet une saturation quasi-totale en navires accostant à son niveau, d'autant qu'il abrite aussi les bateaux de marchandises. «Les responsables du secteur ont décidé de le réaménager, mais à ce jour nous n'avons rien vu venir», affirment les pêcheurs.
Compensation et statut
Au port de Bouharoun, dans la wilaya de Tipasa, les professionnels de la pêche ont pris l'initiative de s'organiser sous l'égide du Comité national des marins pêcheurs. Abdelmadjid El Mokhtar, armateur de son état, veut amener les responsables en charge du secteur à reconnaître la particularité de l'activité de pêche : «Les marins pêcheurs risquent leur vie en sortant en haute mer. Après 32 ans de travail, ils touchent une pension de retraite d'à peine 15 000 dinars. Il faut que cela change.» Selon lui, l'adoption d'un statut propre aux pêcheurs est, aujourd'hui, primordiale «si l'on veut que les choses s'améliorent». Et d'expliquer que les gens de la profession qui travaillent deux ou trois mois, seulement, durant l'année et chôment le reste du temps à cause du mauvais temps ou des périodes de repos biologique, se voient obligés d'utiliser tous les moyens de pêche, même les plus interdits par la loi, pour rattraper le manque à gagner.
«Si les pêcheurs bénéficiaient d'une compensation pécuniaire, la surpêche et la surexploitation des fonds marins n'auraient pas atteint ce stade alarmant», souligne notre interlocuteur. Tout en dressant une liste infinie de revendications socioprofessionnelles, Abdelmadjid ne cache pas sa crainte de voir le métier de pêcheur se clochardiser dans un futur proche, tant «la profession est aujourd'hui envahie par des intrus qui font la loi et imposent leur diktat, en fixant les prix du poisson à leur guise.» Le port de Bouharoun, notons-le, abrite une flotte de 25 chalutiers, 53 sardiniers et 125 petits métiers employant 1425 personnes et produisant quelque 9700 tonnes de poisson par an.
jeudi 24 janvier 2013
L’association Nour tire la sonnette d’alarme : «Le barrage de Beni Haroun est hautement pollué»
Mahmoud Boumelih, à propos des dégâts causés par la pollution et l'envasement qui menacent la viabilité du barrage
El Watan, 14/01/13
Le plus grand complexe hydraulique du pays, alimentant en eau potable, en plus de Mila, cinq autres wilayas, est-il en train de péricliter ?
Des spécialistes tirent la sonnette d'alarme sur les dégâts causés par la pollution et l'envasement qui menacent sérieusement la viabilité de l'ouvrage. Analysé sous le prisme de la version dithyrambique officielle, ce mégaprojet, qui a valu à l'Etat un budget astronomique, est perçu comme une fierté locale, voire nationale. L'on ne cesse de s'étendre sur ses projections futuristes dites prometteuses comme l'approvisionnement en eau potable des ménages H24 dans un futur proche, la relance de l'agriculture à travers l'irrigation du périmètre de Téleghma d'une superficie de 8000 ha, l'essor touristique et, «cerise sur le gâteau», la réalisation future, sur l'immense plan d'eau du barrage Beni Haroun, d'une plage artificielle.
Si tout semble baigner dans l'huile, rares sont les responsables des secteurs publics en charge de la gestion, l'exploitation et la maintenance de ce complexe hydraulique à lever le voile sur les carences et dysfonctionnements qui l'affectent. Nour Beni Haroun de protection de l'environnement, cette petite association de l'Algérie profonde, a mis les pieds dans le plat pour dénoncer la lente agonie de ce géant aux pieds d'argile. Selon l'association, la donne a été faussée dès le départ. C'est-à-dire durant la période précédant la mise en eau du barrage, fin 2004. Période durant laquelle ont été lancées des opérations d'envergure d'abattage d'arbres, d'extraction de la flore et de nettoyage de toute l'étendue du lac. «Si la première phase s'est très bien passée avec l'arrachage de quelque 9000 oliviers du côté de Sidi Merouane, les actions de ''démaquisage'' et d'incinération des végétaux au titre des étapes 2 et 3 du projet ont été bâclées car expédiées à la hâte et réalisées en violation des dispositions contenues dans les cahiers de charges», affirme Hacène Boukazoula, président de cette association.
Et d'enchaîner : «Du point de vue de la réglementation, le programme de désouchage et de déblaiement de la cuvette du barrage devaient être ponctués par l'enlèvement systématique des souches et des branchages hors bassin et leur incinération. Mais rien de tout cela n'a été fait. Plus grave encore, des vergers entiers ont été immergés dans les régions de Kikaya et Beinen, provoquant le pourrissement des racines avec tout ce que cela induit comme prolifération de bactéries. Des centaines d'arbres ont connu le même sort. Et pour voiler aux regards indiscrets le nombre incalculable de souches enfouies du côté de la digue, on a procédé à la fermeture des vannes pour accélérer le processus de remplissage.»
Pollution et envasement, des dangers banalisés
M. Boukazoula dit encore : «Le bassin de Beni Haroun est devenu, bêtise et insouciance humaine conjuguées, un véritable réceptacle d'impuretés et de rejets en tous genres. Le pourtour du barrage, dont la longueur de queue dépasse les 35 km, est, dans une très grande proportion, dénudé et loin d'être sécurisé en matière de reboisement. La preuve en est l'érosion et l'effritement effrénés des berges et l'accentuation du phénomène d'envasement.» Pour lui, il y a trois périmètres de sécurité autour du barrage. En plus des abords immédiats, censés être consolidés avec l'implantation massive d'espèces d'arbres adaptées à la nature physique des lieux, afin de prévenir les glissements de terrain en grande masse, il y a un périmètre très rapproché où aucune activité agricole n'est permise et un autre destiné aux cultures biologiques sans l'usage de produits chimiques. «Or, et c'est là que le bât blesse, on assiste (preuve à l'appui) à une concentration d'exploitation de cultures maraîchères à très fort usage d'engrais chimiques au niveau de la première zone de sécurité», martèle-t-il.
Le déficit manifeste de reboisement des berges sur les terrains en forte pente entraîne une érosion impressionnante et des glissements de terrain en grande masse. L'exemple des localités de Bouksiba et Kikaya en est l'illustration édifiante. Des cadres de l'association sont catégoriques quant à la lente agonie de l'ouvrage. Se basant sur des prélèvements effectués, en 2006, sur différents oueds en crue et à des périodes diverses, les cadres de l'association Nour, après la mise en décantation desdits prélèvements, leur séchage et pesage, en ont déduit qu'un litre d'eau donne 2 grammes d'envasement, soit 2 kg au mètre cube et 1,63 t/ha/an. C'était du temps où le remplissage du barrage avoisinait les 400 millions de mètres cubes. Réagissant au grief relatif au déficit de reboisement, le conservateur des forêts, Ahmed Yahiaoui, balaye l'argument d'un revers de main : «Des études concernant les actions prioritaires ciblées à entreprendre en matière de fixation des berges sont achevées.
C'est la nature juridique du pourtour du lac et l'opposition des riverains qui posent problème. La véritable contrainte que nous rencontrons, ce n'est pas tant l'inscription d'opérations de reboisement et de repeuplement. Nous avons pu relancer des programmes de mise en place d'un couvert végétal permanent, qui étaient à l'arrêt depuis 2006. Mais, à chaque fois, on est bloqué par les agriculteurs de la région, comme à Hamala et Chigara.» L'un de ses proches collaborateurs considère que «les techniques culturales adoptées par les agriculteurs dans les zones limitrophes du barrage sont inappropriées», que «les pratiques agricoles sur terrains pentus encouragent l'érosion» et qu'«a fortiori, à la faveur des précipitations, le ruissellement des eaux pluviales favorise la naissance de talwegs et de ruisseaux qui, à leur tour, charrient et déposent dans la cuvette du barrage boue et déchets».
Huileries et stations de lavage-graissage mises en cause
Nos interlocuteurs sont formels : «Si les eaux usées de Grarem, Mila et Sidi Merouane sont traitées au niveau de la station d'épuration (STEP) sise dans la dernière localité citée, celles des agglomérations de Anouche Ali et Sibari ne sont pas épurées. En outre, sur une dizaine d'huileries dénombrées, seuls les rejets liquides des unités de Grarem, Mila et Sidi Merouane passent par la STEP. Les liquides résiduels, appelés dans le jargon technique ''margine'' émanant d'autres unités similaires, déversés dans la nature, sont aussi polluants que dangereux dès lors qu'ils sont directement charriés via les cours d'eau dans le lac du barrage». Cette matière toxique, indique-t-on, dissout des métaux lourds hautement cancérigènes. Il en est de même du danger de la lixiviation (lessivage). C'est une espèce de jus secrété par les décharges non contrôlées se trouvant en amont du lac. Extrêmement nocive, cette matière suit, à la faveur du ruissellement des eaux pluviales, son cheminement naturel et se dépose dans le barrage.
«Pis encore, poursuivent nos interlocuteurs, l'entreposage de monticules d'ordures et de carcasses d'ovins dans les cours d'eau (nous avons des preuves formelles), le rejet de lubrifiants et d'huiles de vidange générés par l'exploitation de stations de lavage et graissage (les exemples des stations de Grarem, Rouached, Ferdjioua et Oued Endja est saisissant à cet égard), le déversement d'eaux usées dans les oueds et affluents, alimentant le lac du barrage, sont autant de sources de pollution, dont on semble minimiser l'impact destructeur.» Argument battu en brèche par la première responsable de l'environnement. Sur ce point, la directrice intérimaire, Mme Feriel Bencharif, est explicite : «Je confirme que s'il y a pollution et envasement du barrage, le mal ne provient nullement des huileries et des stations de lavage-graissage. Ces unités disposent d'autorisation réglementaire et sont dotées de bassins de décantation.»
Requérant l'anonymat, une autre source très au fait du dossier étaye le jugement ci-dessus tout en levant le voile sur la problématique des cultures intensives aux abords du barrage. Grief qui recoupe la mise en garde de l'association Nour sur le non-respect des périmètres de sécurité. «Beni Haroun n'est pas industriellement pollué, c'est la prolifération illicite de champs de melons et de pastèques, cultures à fort usage de pesticides et d'engrais, dans les périmètres rapprochés du lac qui portent préjudice et nuisent à la faune aquatique. La preuve étant que des dizaines d'agriculteurs expropriés, en dépit de leur indemnisation, continuent d'exploiter, au vu et au su de tous, des terres reprises par l'ANBT, allant jusqu'à pomper illégalement l'eau du barrage pour les besoins de l'irrigation. Ont-ils des autorisations ? Si oui, qui en est l'initiateur», s'interroge notre source. Et de marteler : «Des milliers de poissons sont morts au début de l'été dernier à cause du déversement inconsidéré de pesticides dans le barrage. Des bancs de gros poissons décimés (carpes), flottant sur les rives du lac, ont été ''soigneusement évacués'' le lendemain même pour effacer toute trace de cette mascarade.» Pour rappel, dans l'une de nos éditions, nous avions interpellé le directeur de l'ANBT, Azeddine Lemanaâ, sur cette dérive. Mais, ce dernier n'a rien vu d'autre que «la mort d'une dizaine de poissons provenant des invendus rejetés dans le lac par les pêcheurs informels» (sic !).
L'ANBT et l'ONA s'inscrivent en faux contre leurs pourfendeurs
Le même responsable souligne que «tout barrage de par le monde est exposé au phénomène de l'envasement». Et de poursuivre : «Etant à la jonction du plus grand bassin hydrographique (il s'agit du n°10) qui s'étend jusqu'à la wilaya d'Oum El Bouaghi, cette importante retenue (le barrage) est à la merci de la pollution, qu'on le veuille ou non. L'important est de mettre en place certaines actions qui nous évitent un envasement considérable. A ce titre, je ne citerais que les 150 ha de reboisement en rive droite que l'ANBT a mis, cette année, à la disposition de la Conservation des forêts.» Notre interlocuteur indique aussi que par le biais de la mise en place, il y a deux ans, de brigades de surveillance et contrôle du plan d'eau, des infractions ont été relevées et leurs auteurs ont été confondus. De son côté, Menouar Kouachi, directeur de l'Office national d'assainissement (ONA) s'insurge : «La STEP de Sidi Merouane, réceptionnée en 2009, est très sophistiquée. Je confirme qu'elle n'est jamais tombée en panne.
Dès qu'il y a un problème, nous actionnons le système de basculement pour assurer la continuité du traitement des eaux usées. L'installation mise en cause (la STEP) fonctionne normalement, au même titre que celle de Oued Athmania. Hormis l'incident de la rupture de la conduite en amiante-ciment de la station de relevage (SR) de Grarem, suite à un glissement de terrain, il n'y a pas eu de panne majeure.» Puis d'expliquer : «La wilaya est jusqu'ici dotée de 11 SR, 7 à Sidi Merouane et 4 à Oued Athmania. Avec la prochaine réalisation de deux autres STEP, l'une couvrant oued Endja, Zeghaïa et une partie de l'université, une autre au profit de Ferdjioua et Aïn Beïda Ahriche ainsi qu'un projet centralisé de création d'une structure analogue pour Rouached et Boughardayène, nous arriverons à un taux de 80% de traitement de l'ensemble des eaux usées.»
El Watan, 14/01/13
Le plus grand complexe hydraulique du pays, alimentant en eau potable, en plus de Mila, cinq autres wilayas, est-il en train de péricliter ?
Des spécialistes tirent la sonnette d'alarme sur les dégâts causés par la pollution et l'envasement qui menacent sérieusement la viabilité de l'ouvrage. Analysé sous le prisme de la version dithyrambique officielle, ce mégaprojet, qui a valu à l'Etat un budget astronomique, est perçu comme une fierté locale, voire nationale. L'on ne cesse de s'étendre sur ses projections futuristes dites prometteuses comme l'approvisionnement en eau potable des ménages H24 dans un futur proche, la relance de l'agriculture à travers l'irrigation du périmètre de Téleghma d'une superficie de 8000 ha, l'essor touristique et, «cerise sur le gâteau», la réalisation future, sur l'immense plan d'eau du barrage Beni Haroun, d'une plage artificielle.
Si tout semble baigner dans l'huile, rares sont les responsables des secteurs publics en charge de la gestion, l'exploitation et la maintenance de ce complexe hydraulique à lever le voile sur les carences et dysfonctionnements qui l'affectent. Nour Beni Haroun de protection de l'environnement, cette petite association de l'Algérie profonde, a mis les pieds dans le plat pour dénoncer la lente agonie de ce géant aux pieds d'argile. Selon l'association, la donne a été faussée dès le départ. C'est-à-dire durant la période précédant la mise en eau du barrage, fin 2004. Période durant laquelle ont été lancées des opérations d'envergure d'abattage d'arbres, d'extraction de la flore et de nettoyage de toute l'étendue du lac. «Si la première phase s'est très bien passée avec l'arrachage de quelque 9000 oliviers du côté de Sidi Merouane, les actions de ''démaquisage'' et d'incinération des végétaux au titre des étapes 2 et 3 du projet ont été bâclées car expédiées à la hâte et réalisées en violation des dispositions contenues dans les cahiers de charges», affirme Hacène Boukazoula, président de cette association.
Et d'enchaîner : «Du point de vue de la réglementation, le programme de désouchage et de déblaiement de la cuvette du barrage devaient être ponctués par l'enlèvement systématique des souches et des branchages hors bassin et leur incinération. Mais rien de tout cela n'a été fait. Plus grave encore, des vergers entiers ont été immergés dans les régions de Kikaya et Beinen, provoquant le pourrissement des racines avec tout ce que cela induit comme prolifération de bactéries. Des centaines d'arbres ont connu le même sort. Et pour voiler aux regards indiscrets le nombre incalculable de souches enfouies du côté de la digue, on a procédé à la fermeture des vannes pour accélérer le processus de remplissage.»
Pollution et envasement, des dangers banalisés
M. Boukazoula dit encore : «Le bassin de Beni Haroun est devenu, bêtise et insouciance humaine conjuguées, un véritable réceptacle d'impuretés et de rejets en tous genres. Le pourtour du barrage, dont la longueur de queue dépasse les 35 km, est, dans une très grande proportion, dénudé et loin d'être sécurisé en matière de reboisement. La preuve en est l'érosion et l'effritement effrénés des berges et l'accentuation du phénomène d'envasement.» Pour lui, il y a trois périmètres de sécurité autour du barrage. En plus des abords immédiats, censés être consolidés avec l'implantation massive d'espèces d'arbres adaptées à la nature physique des lieux, afin de prévenir les glissements de terrain en grande masse, il y a un périmètre très rapproché où aucune activité agricole n'est permise et un autre destiné aux cultures biologiques sans l'usage de produits chimiques. «Or, et c'est là que le bât blesse, on assiste (preuve à l'appui) à une concentration d'exploitation de cultures maraîchères à très fort usage d'engrais chimiques au niveau de la première zone de sécurité», martèle-t-il.
Le déficit manifeste de reboisement des berges sur les terrains en forte pente entraîne une érosion impressionnante et des glissements de terrain en grande masse. L'exemple des localités de Bouksiba et Kikaya en est l'illustration édifiante. Des cadres de l'association sont catégoriques quant à la lente agonie de l'ouvrage. Se basant sur des prélèvements effectués, en 2006, sur différents oueds en crue et à des périodes diverses, les cadres de l'association Nour, après la mise en décantation desdits prélèvements, leur séchage et pesage, en ont déduit qu'un litre d'eau donne 2 grammes d'envasement, soit 2 kg au mètre cube et 1,63 t/ha/an. C'était du temps où le remplissage du barrage avoisinait les 400 millions de mètres cubes. Réagissant au grief relatif au déficit de reboisement, le conservateur des forêts, Ahmed Yahiaoui, balaye l'argument d'un revers de main : «Des études concernant les actions prioritaires ciblées à entreprendre en matière de fixation des berges sont achevées.
C'est la nature juridique du pourtour du lac et l'opposition des riverains qui posent problème. La véritable contrainte que nous rencontrons, ce n'est pas tant l'inscription d'opérations de reboisement et de repeuplement. Nous avons pu relancer des programmes de mise en place d'un couvert végétal permanent, qui étaient à l'arrêt depuis 2006. Mais, à chaque fois, on est bloqué par les agriculteurs de la région, comme à Hamala et Chigara.» L'un de ses proches collaborateurs considère que «les techniques culturales adoptées par les agriculteurs dans les zones limitrophes du barrage sont inappropriées», que «les pratiques agricoles sur terrains pentus encouragent l'érosion» et qu'«a fortiori, à la faveur des précipitations, le ruissellement des eaux pluviales favorise la naissance de talwegs et de ruisseaux qui, à leur tour, charrient et déposent dans la cuvette du barrage boue et déchets».
Huileries et stations de lavage-graissage mises en cause
Nos interlocuteurs sont formels : «Si les eaux usées de Grarem, Mila et Sidi Merouane sont traitées au niveau de la station d'épuration (STEP) sise dans la dernière localité citée, celles des agglomérations de Anouche Ali et Sibari ne sont pas épurées. En outre, sur une dizaine d'huileries dénombrées, seuls les rejets liquides des unités de Grarem, Mila et Sidi Merouane passent par la STEP. Les liquides résiduels, appelés dans le jargon technique ''margine'' émanant d'autres unités similaires, déversés dans la nature, sont aussi polluants que dangereux dès lors qu'ils sont directement charriés via les cours d'eau dans le lac du barrage». Cette matière toxique, indique-t-on, dissout des métaux lourds hautement cancérigènes. Il en est de même du danger de la lixiviation (lessivage). C'est une espèce de jus secrété par les décharges non contrôlées se trouvant en amont du lac. Extrêmement nocive, cette matière suit, à la faveur du ruissellement des eaux pluviales, son cheminement naturel et se dépose dans le barrage.
«Pis encore, poursuivent nos interlocuteurs, l'entreposage de monticules d'ordures et de carcasses d'ovins dans les cours d'eau (nous avons des preuves formelles), le rejet de lubrifiants et d'huiles de vidange générés par l'exploitation de stations de lavage et graissage (les exemples des stations de Grarem, Rouached, Ferdjioua et Oued Endja est saisissant à cet égard), le déversement d'eaux usées dans les oueds et affluents, alimentant le lac du barrage, sont autant de sources de pollution, dont on semble minimiser l'impact destructeur.» Argument battu en brèche par la première responsable de l'environnement. Sur ce point, la directrice intérimaire, Mme Feriel Bencharif, est explicite : «Je confirme que s'il y a pollution et envasement du barrage, le mal ne provient nullement des huileries et des stations de lavage-graissage. Ces unités disposent d'autorisation réglementaire et sont dotées de bassins de décantation.»
Requérant l'anonymat, une autre source très au fait du dossier étaye le jugement ci-dessus tout en levant le voile sur la problématique des cultures intensives aux abords du barrage. Grief qui recoupe la mise en garde de l'association Nour sur le non-respect des périmètres de sécurité. «Beni Haroun n'est pas industriellement pollué, c'est la prolifération illicite de champs de melons et de pastèques, cultures à fort usage de pesticides et d'engrais, dans les périmètres rapprochés du lac qui portent préjudice et nuisent à la faune aquatique. La preuve étant que des dizaines d'agriculteurs expropriés, en dépit de leur indemnisation, continuent d'exploiter, au vu et au su de tous, des terres reprises par l'ANBT, allant jusqu'à pomper illégalement l'eau du barrage pour les besoins de l'irrigation. Ont-ils des autorisations ? Si oui, qui en est l'initiateur», s'interroge notre source. Et de marteler : «Des milliers de poissons sont morts au début de l'été dernier à cause du déversement inconsidéré de pesticides dans le barrage. Des bancs de gros poissons décimés (carpes), flottant sur les rives du lac, ont été ''soigneusement évacués'' le lendemain même pour effacer toute trace de cette mascarade.» Pour rappel, dans l'une de nos éditions, nous avions interpellé le directeur de l'ANBT, Azeddine Lemanaâ, sur cette dérive. Mais, ce dernier n'a rien vu d'autre que «la mort d'une dizaine de poissons provenant des invendus rejetés dans le lac par les pêcheurs informels» (sic !).
L'ANBT et l'ONA s'inscrivent en faux contre leurs pourfendeurs
Le même responsable souligne que «tout barrage de par le monde est exposé au phénomène de l'envasement». Et de poursuivre : «Etant à la jonction du plus grand bassin hydrographique (il s'agit du n°10) qui s'étend jusqu'à la wilaya d'Oum El Bouaghi, cette importante retenue (le barrage) est à la merci de la pollution, qu'on le veuille ou non. L'important est de mettre en place certaines actions qui nous évitent un envasement considérable. A ce titre, je ne citerais que les 150 ha de reboisement en rive droite que l'ANBT a mis, cette année, à la disposition de la Conservation des forêts.» Notre interlocuteur indique aussi que par le biais de la mise en place, il y a deux ans, de brigades de surveillance et contrôle du plan d'eau, des infractions ont été relevées et leurs auteurs ont été confondus. De son côté, Menouar Kouachi, directeur de l'Office national d'assainissement (ONA) s'insurge : «La STEP de Sidi Merouane, réceptionnée en 2009, est très sophistiquée. Je confirme qu'elle n'est jamais tombée en panne.
Dès qu'il y a un problème, nous actionnons le système de basculement pour assurer la continuité du traitement des eaux usées. L'installation mise en cause (la STEP) fonctionne normalement, au même titre que celle de Oued Athmania. Hormis l'incident de la rupture de la conduite en amiante-ciment de la station de relevage (SR) de Grarem, suite à un glissement de terrain, il n'y a pas eu de panne majeure.» Puis d'expliquer : «La wilaya est jusqu'ici dotée de 11 SR, 7 à Sidi Merouane et 4 à Oued Athmania. Avec la prochaine réalisation de deux autres STEP, l'une couvrant oued Endja, Zeghaïa et une partie de l'université, une autre au profit de Ferdjioua et Aïn Beïda Ahriche ainsi qu'un projet centralisé de création d'une structure analogue pour Rouached et Boughardayène, nous arriverons à un taux de 80% de traitement de l'ensemble des eaux usées.»
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